Chez le Maharadjah (suite et fin)

Chez le Maharadjah (suite et fin)

Lors du précédent épisode je vous ai raconté notre arrivée à Fort Begu dans la région de Singoli, à la limite des états du Rajasthan et du Madhya Pradesh. J’expliquais comment j’avais insisté pour que Shailendra notre jeune guide reste à dîner avec nous alors que tous les autres indiens qui nous accompagnaient s’étaient éclipsés sous divers prétextes. Je concluais mon article en reconnaissant que j’avais commis une erreur en le retenant et que je ne manquerai pas de vous expliquer pourquoi dans le prochain épisode. Donc chose promise chose due.

Jean-Marc Réa


Il est très difficile pour un occidental de comprendre le principe des castes. De plus, notre ignorance et nos critiques systématiques n’encouragent pas les Indiens à nous parler librement de ce sujet. La constitution Indienne a instauré depuis 1950 des principes égalitaires et démocratiques qui interdisent officiellement cette hiérarchisation de la société. Il faut bien reconnaître que ce système n'est pas démocratique et qu'il représente, au contraire, la consécration des inégalités. Pourtant, dans leur grande majorité, les Indiens y sont profondément attachés, y compris les individus de castes inférieures. Il est important pour un Indien de connaître sa place, d’être reconnu par les siens dont il restera solidaire quoi qu’il arrive. Nos ambitions personnelles les déconcertent.

Après un rapide passage dans nos chambres nous sommes conviés à rejoindre le Maharajah et Ajay son fils, sur la terrasse centrale du château. Ils sont assis sur de majestueux fauteuils qui entourent un feu autour duquel s’active toute leur petite cour. J’ai l’impression de vivre en décalé du monde réel : ce château immense dans lequel nous sommes les seuls clients, le grand nombre de serviteurs dans des tenues à la fois surannées et défraîchies, l’attitude majestueuses de nos hôtes, tout sent le luxe qui s’effondre et qui déborde de nostalgie.

Je perçois le malaise de Shailendra, il ne dit mot, lui si volubile à l’accoutumé. Autre chose m’interpelle : une seule table est dressée sur cette grande terrasse et elle compte quatre couverts. Nous sommes trois, donc je suppose que le Maharadjah ou son fils ont décidé de dîner avec nous. Comme il est plus de 23H00 et que nous sommes debout depuis 6H30 du matin, j’essaye de faire accélérer le mouvement pour que nous passions à table.

Le Maharadjah m’informe que nous allons dîner tous les quatre : lui, son fils, Marie-Charlotte et moi-même. Je l’interroge au sujet de Shailendra. Il va dîner sur une petite table près du feu, me dit-il. Je rétorque qu’il n’en est pas question, qu’il nous accompagne et qu’il dîne avec nous. Mais il est végétarien, prétexte-t-il, et se tournant vers Shailendra : « n’est-ce pas que vous préférez dîner seul sur la petite table ? ». Shailendra, qui jusqu’à présent s’était montré fier et sûr de lui, prend subitement un air de chien battu et acquiesce ! Je n’en démords pas, il se mettra à table avec nous. Devant mon insistance le Maharadjah et son fils quittent la terrasse et nous laissent dîner tous les trois. Shailendra qui est pétrifié par la situation, nous quittera un peu plus tard pour rejoindre sa famille. C’est après son départ qu’Ajay nous expliquera qu’il est impossible pour lui et son père de dîner en compagnie d’une personne d’une caste inférieure.

Le lendemain matin tout le monde est de bonne humeur, personne ne parle de l’incident de la veille. Le Maharadjah est de charmante compagnie et il nous propose d’aller visiter les alentours avec Ajay et une escorte. Ils feront tout ce qu’ils peuvent pour nous être agréable et je me sens un peu gêné par mon attitude de la veille au soir. Lors de cette promenade nous constaterons le décalage entre l’Inde moderne qui imite l’occident et la vie rurale, plutôt paisible, où les gens semblent heureux bien que pauvres.

L’Inde reste attachée à ses traditions et les lois des gouvernements n’y changent rien. Je me rends compte avec le recul qu’en m’arc-boutant sur des principes que je crois juste, j’ai mis dans l’embarras tout le monde et que j’aurais mieux fait ce soir-là de laisser Shailendra repartir avec son oncle et ses amis. Fallait-il le forcer à rester ? Faut-il à tout prix convaincre les autres lorsque cela nous semble juste ? A méditer.

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